Islande


« Veillez car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »

Mathieu, 25, 13

JOURNAL DE BORD – ISLANDE

Ballade islandaise

 

Avant Propos

Ce récit relate des faits survenus sur le haut plateau islandais, entre le 2 et le 9 mars 2004, lors d’une tentative de traversée de l’Islande du nord au sud.

Cette expédition, à ski nordique et en autonomie complète, s’est conclue par l’organisation d’une opération de sauvetage, mobilisant plusieurs dizaines de personnes pendant plus de 50 heures.

Ces événements firent l’objet de divers reportages et comptes-rendus dans les principaux média islandais – radio, presse et télévision – tout au long des 3 jours que durèrent les opérations de recherche.

Les quelques pages qui suivent retracent le déroulement de cette ballade nordique, organisée avec le soutien logistique et les précieux conseils de Grand Nord Grand Large, et l’apprentissage que nous fîmes de cette terre d’Islande, pays terrible et merveilleux.

Direction Sud

1er Mars 2004

Température +5°c / +10°c

Nous nous retrouvons avec Olivier vers 9 heures du matin pour embarquer l’ensemble du matériel : skis et peaux de phoque, pulkas, rations quotidiennes d’aliments secs ou lyophilisés, bottes Sorel, tente d’expé, GPS, cartes, boussoles, sacs de couchage, réchaud, équipement personnel, etc. Le tout pèse environ 100 kilos.

Nous décollons de Roissy vers 13 heures et atterissons à Keflavik, l’aéroport international de Reykjavik, un peu avant 16 heures – heure locale. Sylvie, le contact que nous a indiqué GNGL, nous y attend pour nous conduire à Reykjavik, au terminal des vols nationaux.

Nous embarquons ensuite sur un vol d’une quarantaine de minutes, à destination d’Akureyri, le lieu de départ de notre traversée, situé sur la côte nord de l’Islande à la limite du cercle polaire arctique.

La température est étonnamment élevée. A Reykjavik, pas la moindre trace de neige. Depuis le hublot de notre avion, je scrute le plateau que nous devrons traverser plus à l’est dans quelques jours, en direction du sud. Quelques névés alternent avec d’immenses étendues grisâtres. On est venu pour la neige, on se retrouve avec de la boue. Tirer une pulka d’une quarantaine de kilos sur la glace ne demande pas un effort considérable. Sur de la terre ou des rochers, ca devient une autre histoire…

A Akureyri, nous sommes accueillis par Bjorn qui doit nous acheminer le lendemain au départ de la traversée. Il nous conduit à l’auberge de jeunesse où nous passerons la nuit. La neige est désespérément absente. Espérons, que demain, là-haut sur le plateau…

2 Mars 2004

Température +4°c / +7°c

Bjorn nous retrouve à 9 heures à l’auberge de jeunesse. Nous nous sommes levés 2 heures plus tôt pour vérifier le matériel et préparer les pulkas. Nous hissons tout notre équipement à bord de la Super Jeep de Bjorn, un véhicule impressionnant dont le châssis m’arrive au niveau de la taille et dont les roues ont la largeur de celles d’un tracteur. Une voiture à l’islandaise. Aussi démente que ce pays. 40 litres au 100 km, et encore en terrain favorable, m’indique Bjorn avec un grand sourire. Ca ne va pas fait plaisir à tout le monde…

Détour par la station-service pour remplir notre bidon d’essence, puis récupération du téléphone NMT qui sera notre unique lien avec l’extérieur en cas de problème, avant de prendre la route, plein sud, vers le haut du plateau islandais au fond du fjord d’Akureyri.

La route s’enfonce entre les montagnes qui surplombent le fjord. Quelques fermes isolées, de plus en plus rares à mesure que nous nous éloignons d’Akureyri, sont posées au milieu d’un paysage de terre grise, de cailloux et d’herbe jaune. L’Islande, la vraie, mais l’Islande en été ! Au moins, nous n’avons pas à parcourir, à pied, en portant tout notre équipement, les 40 kilomètres qui nous séparent de la fin du fjord. Cher Bjorn ! J’espère bien qu’il va nous remonter jusqu’en haut du plateau, là où les sommets, couverts de neige, qui nous dominent, semblent indiquer des conditions plus favorables à la réalisation de notre traversée.

Malheureusement, Bjorn ne semble pas avoir des ambitions démesurées pour aujourd’hui. Et surtout pas la moindre envie d’abîmer la belle mécanique de son monstre sur roues. Il s’arrête tout d’un coup, en plein milieu de la campagne, nous assure qu’il ne peut aller plus loin et nous indique un sommet sur le côté droit du fjord, 700 mètres plus haut.

– Le plateau est là-haut. Là-haut vous aurez de la neige.

– C’est bien gentil, mais on monte comment ?

– Faut porter.

Les Islandais rigolent parfois. Mais là, non. Il voulait vraiment qu’on trimballe nos 100 kilos de barda – pulkas et skis compris – à dos d’homme, sur 700 mètres de dénivelé. Sacrée première journée. Moi qui nous voyait déjà en train de skier tranquillement sur une bonne neige dure, avant la fin de l’après-midi.

Bjorn nous salue et nous souhaite bonne chance.

– S’il y a un problème, vous avez mon numéro ?

– Oui, oui,…

J’ai l’impression qu’il est sûr qu’on le rappellera dans quelques heures, quelques jours tout au plus, lassés de cette température si clémente, de ces conditions de terrain si pourries ; que le camping dans la boue et les portages à répétition auront vite raison de notre belle motivation. J’aime bien sa bonne bouille de bûcheron du nord, mais quand je vois la masse de matériel à mes pieds, il faut bien l’avouer, il commence à m’énerver.

Avec Olivier, j’entame la répartition des charges. Pour chaque pulka et son contenu, il faudra faire deux trajets, avec à chaque fois un peu plus de 25 kilos sur le dos. Deux montées et une descente. 2 100 mètres de dénivelé cumulé dans la journée avec des Sorel Grand Froid aux pieds, totalement inadaptées à ce type d’exercice et de température, et des pulkas qu’il faut porter, hisser, tirer.

L’arrivée au sommet est splendide. Le ciel s’est un peu dégagé et la vue sur la vallée en contrebas est magnifique. Même si la température reste élevée, l’ambiance est déjà un peu plus nordique. Le sol est recouvert de neige et un vent constant souffle à 45 km/h de moyenne. La tente est rapidement montée dans les rafales. Nous y sommes ! Enfin ! Un premier bivouac de rêve avec une vue plongeante sur la civilisation que nous allons abandonner demain, pour une douzaine de jours. Plus de 250 kilomètres au milieu de nulle part, pour effectuer la traversée d’un immense désert blanc. Je prépare le dîner pendant qu’Olivier s’est assoupi. Extinction des feux à 21 heures pour un repos bien mérité.

3 Mars 2004

Température -6°c / +1°c

Le temps ne s’est pas amélio