Groenland Ouest

« Tout ce qu’on obtient avec beaucoup d’argent est un embarras et souvent un ennui. C’est l’argent qui vous oblige à vivre comme tout le monde, qui vous pousse sur les chemins battus, dans les endroits courus, parmi les même gens qu’on n’a pas choisis. J’aime les sentiers que j’invente, les relations inutiles, les choses sans renommée, et tout ce qui ne vaut que pour moi. »

Jacques Chardonne, Claire

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Journal de bord – Baie de Disko

De la ville des icebergs à la calotte glacière
groenlandaise

Après Baffin, l’Islande et le Spitzberg, départ cette année pour le Groenland.

Notre départ a longtemps été incertain. Début mars, la côte ouest du Groenland, et notamment la baie de Disko dans laquelle nous nous rendons, a connu un réchauffement inhabituel pour cette période de l’année. Nous apprendrons sur place que c’est la deuxième année consécutive que la région est victime de températures exceptionnellement douces au Printemps. Heureusement, deux semaines avant notre départ, l’Arctique reprend ses droits. Les températures chutent entre –10° et –25°c et la neige fait à nouveau son apparition.

Ce ne sera pas suffisant. A notre arrivée sur la côte ouest, la mer est totalement libre de glaces, la banquise subsiste seulement dans quelques fjords étroits et la neige recouvre faiblement l’étroite bande rocheuse, coincée entre l’inlandsis et le rivage, que nous allons parcourir pendant deux semaines.

Au départ d’Illulissat, nous avions prévu de progresser plein nord jusqu’au camp de base des Expéditions Polaires Françaises, de monter sur la calotte glaciaire en suivant la voie tracée par les équipes de Paul-Emile Victor quelques cinquante années plus tôt, puis de redescendre plein sud, jusqu’à Illulissat, par une voie différente de celle empruntée à l’aller. Environ 250 kilomètres en deux semaines. Mais, dès notre arrivée à Illulissat, on nous prévient que nous ne pourrons pas atteindre notre objectif : une banquise fragile, des pentes sur lesquelles la neige s’est changée en glace vive, certaines zones où l’absence totale de précipitations a transformé le paysage en un immense champ lunaire. Au-delà d’une certaine latitude nord, c’est l’inconnu : les chasseurs groenlandais et leurs traîneaux à chiens ne passent plus depuis plusieurs semaines.

Le départ est donné le 30 mars au petit matin. La journée précédente a été consacrée à quelques achats en ville et à une visite à l’ami Silver – un merveilleux italien à la tête d’une agence de tourisme, installé au Groenland depuis une vingtaine d’années – qui nous donne des conseils sur les meilleures pistes à emprunter au départ d’Illulissat. La première montée est raide, difficile à cause de la neige glacée qui n’autorise que des prises fragiles et qui laisse nos pulkas nous entraîner vers le bas. La progression est lente, mais le temps est superbe.

Le 1er avril au soir, nous atteignons le glacier de Sermeq avangnandleq, après une journée de progression au fond d’un fjord encore pris par les glaces. La veille au soir, il a fait –24°c. Froid mais supportable. Pourtant, nous étions littéralement transis. Une acclimatation au froid encore imparfaite, le décalage horaire, la fatigue accumulée depuis quelques mois : j’ai du mal à supporter les basses températures en ce début d’expédition. Ce soir, nous modifions définitivement notre programme : nous décidons de monter le lendemain sur l’inlandsis par le glacier que nous avons atteint, les jours suivants de progresser vers le nord jusqu’au fjord de Pakitsup ilordlia, puis de retourner à Illulissat en longeant la côte de Pakitsup Nuna. Un parcours nettement plus court que celui que nous envisagions au départ ; mais le seul à peu près envisageable compte tenu des conditions de terrain. Le lendemain, nous progressons sur le glacier jusqu’à une dernière barre de séracs, située à 270 mètres au-dessus du niveau de la mer, qui marque la fin du glacier proprement dit et le début de l’inlandsis, puis nous faisons demi-tour et entamons une descente magnifique.

A partir du 3 avril, la glace est omniprésente. Nous chaussons nos crampons et ne les quitterons plus qu’en de rares occasions. L’absence de neige rend la progression particulièrement difficile. Afin de trouver une voie pour les pulkas, il faut parfois les laisser, gravir plusieurs dizaines mètres de dénivelé, prendre de la hauteur, embrasser le paysage pour espérer trouver un passage entre deux parois, sur un lac glaciaire, sur une crête ou au fond d’un vallon protégé des agressions du soleil et du vent ; quelquefois se jeter dans le lit d’une rivière gelée, équiper la voie pour descendre en rappel nos pulkas quand le cours d’eau se transforme en torrent.

Le 5 avril, après deux jours de progression dans une neige fraîche qui n’a pas cessé de tomber mais qui néanmoins a facilité notre passage, nous atteignons le fjord de Pakitsup ilordlia. Un peu en hauteur nous goûtons un paysage magnifique : des contreforts rocheux formidables qui se jettent dans le fjord, un silence extraordinaire. Une paroi d’à peine 60 mètres nous sépare de la banquise gelée : une section courte, mais très pentue. Il faut à nouveau équiper la voie : broches à glace, mousqueton, cordes, descendeur,… Ce passage délicat nous demande plusieurs heures : trouver les bons points d’ancrage, descendre plus de 100 kilos de matériels sans en détériorer ou en perdre aucun ; prendre une multitude de précautions en sachant que le retour ne sera pas possible.

Nous retrouvons la banquise. Après une heure de progression, nous stoppons pour la nuit. La température est descendue, les poils de mes narines gèlent à chaque inspiration, mais nos corps se sont habitués ; emmitouflés dans nos parkas en duvet, nous dégustons le traditionnel verre de vodka du soir en admirant le plus formidable coucher de soleil qui soit : les contreforts rocheux du fjord sont colorés d’une lumière orangée, le bleu laiteux de la banquise le dispute au bleu profond du ciel, de gros nuages roses dégoulinent et s’effondrent derrière l’horizon. La nuit va être glaciale.

Le lendemain, nous progressons sur la banquise. Plus nous approchons de l’embouchure du fjord, plus la glace devient instable et fragile. Par deux fois, Olivier traverse la mince couche de glace avec sa jambe. La mer libre n’est pas loin. Nous gravissons quelques dizaines de mètres sur les bords du fjord afin de nous mettre à l’abri d’une possible chute à l’eau. A quelques encablures en avant la banquise s’arrête net. Pas de glace délitée, pas un seul glaçon qui flotte : la mer d’un côté, noire, la banquise de l’autre. Nous cherchons longtemps un passage pour monter sur les hauteurs du plateau qui borde le fjord. C’est le seul moyen de longer la mer et de poursuivre notre route vers Ilullissat. Sans succès. Nous sommes bloqués par l’eau libre. La déception est grande ; il faut mettre fin à notre expédition avec 4 jours d’avance. Mais nous n’avons rien à regretter, nous sommes allés au bout de ce qu’il était possible de faire.

Nous appelons Silver sur notre téléphone satellite. Il va nous envoyer un pêcheur d’Illulissat. Le lendemain, 7 avril, nous embarquons tout notre matériel sur un minuscule rafiot de pêche. Le retour, au milieu des icebergs de la baie de Disko, sera inoubliable.