Manaslu

« I found the expedition to Manaslu the hardest compared to my last three climbs. Maybe K2 in 1996 from North was harder. I didn’t have such a bad weather even on Kangchenjunga in 2001, and now I understand why even excellent climbers were talking about Manaslu with such a deep respect. »

Piotr Pustelnik

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Journal de bord – Manaslu

Camp de base, le 9 octobre 2009

Il a neigé abondamment pendant six jours. Six jours pendant lesquels la montagne s’est chargée de plus d’un mètre cinquante de neige. Six jours qui ont mis un terme définitif à nos espoirs de sommet.

Nous aurons tout tenté. Mais, sur une montagne comme le Manaslu, réputée pour son fort risque d’avalanches qui sont à l’origine d’un accident mortel sur deux, s’aventurer vers le sommet dans ces conditions relèverait de l’inconscience. Pas un sherpa ne souhaiterait nous y accompagner. Qui plus est, le retour du beau temps s’accompagne désormais d’un fort vent de très haute altitude qui nous contraint à espérer une improbable fenêtre de calme relatif.

Les deux dernières équipes présentes sur le Camp de base, l’une mexicaine, l’autre française, avec lesquelles nous avons étudié la possibilité d’unir nos forces – constituer une équipe commune de sherpas, identifier et rééquiper en cordes fixes les quelques zones les plus dangereuses, n’emporter qu’une seule tente par équipe que nous aurions installée successivement aux anciens emplacements des Camps 2, puis 4, pour tenter d’atteindre le sommet en un assaut rapide et léger – ont définitivement quitté le Camp de base ou sont sur le point de le faire.

Nous avions besoin de deux minuscules jours de temps clair pour atteindre le sommet dans la nuit du 3 au 4 octobre ; l’Himalaya nous a offert six jours de tempête, en une formidable queue de mousson comme il en survient rarement à cette époque de l’année, qui ont définitivement condamné tous nos espoirs.

C’est avec une immense déception que nous quittons cette montagne tant espérée. Voici venu le temps des adieux à nos sherpas, nos cuisiniers et tous ceux avec lesquels nous avons partagé une vie d’expédition intense pendant cinq semaines. Voici venu le temps des adieux au Népal et à la montagne qui, comme d’habitude, furent les vecteurs d’une expérience marquante et sublime. La douleur est grande. Nous quittons le Manaslu, vides. Vides de toute énergie. Nus de toute ambition. Ne reste que les souvenirs. Qui, déjà, font la mélancolie.

Nous reviendrons.

Guillaume Hintzy

– – Post scriptum – –
Deux jours. C’est également le temps qu’il a fallu à une opération de sauvetage – désespérément lente – pour rapatrier, en hélicoptère, Franz Oderlap vers Katmandou. Deux trop longues journées qui lui ont été fatales. Nous adressons toutes nos condoléances et nos plus vifs regrets à sa famille et à son compagnon de cordée, Davo Karnicar.

Comme chaque semaine, le témoignage de l’un des membres de l’expédition.

« Cette expédition fut le moyen de découvrir un monde de contrastes, des côté pile et coté face très marqués. C’est se réveiller sous la douceur des premiers rayons du soleil, à pratiquement étouffer sous la tente, puis se retrouver, quelques minutes plus tard, engoncée dans sa doudoune, sous un nuage de neige.

C’est aussi vivre l’émulation collective d’un départ pour les camps d’altitude et, à l’inverse, se retrouver dans des incertitudes face à ses capacités physiques ou mentales ou devant ces éléments aussi hostiles, qu’instables, que sont ces énormes glaciers. A côté des moments d’efforts intenses où l’on est obligé de dompter tout son corps contre la précipitation et la vitesse, viennent s’intercaler les longues périodes d’attente, de repos et de récupération au Camp de base. Après les moments d’attention et de concentration, chacun se réfugie dans ses livres ou ses pensées pour suspendre ce temps dépouillé de nos occupations quotidiennes. Une expédition, ce n’est pas seulement la conquête d’une montagne ou d’un sommet, mais c’est tout cet environnement à appréhender. » 

Laurence Abraham

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Camp de base, le 4 octobre 2009

Mercredi 30 septembre. Je suis réveillé au son de la radio VHF. Je rassemble mes esprits. Derek Mayne et Michel « Tchouky » Fauquet sont engagés depuis hier soir dans une tentative sommitale. Le temps est au beau fixe et aucun souffle de vent ne se laisse deviner sur la cime du Manaslu. Il est 6h30. A travers les grésillements du combiné radio, je perçois la voix de Tchouky. Ils sont au Camp 4. Alors qu’ils approchaient du sommet, Derek a décidé de faire demi-tour. Des gelures aux pieds. La première tentative de notre groupe échoue à 7800 mètres d’altitude.

En attendant le retour de nos deux alpinistes, je prépare mes affaires dans la perspective de notre propre tentative sommitale. Nous avons une fenêtre météo très étroite dans la nuit du 3 au 4 octobre qui s’ouvre et se referme depuis plusieurs jours au gré des prévisions que nous recevons. Compte tenu de leur nature particulièrement incertaine, nous avons longuement  hésité avant d’envoyer, dès ce matin, une partie de notre groupe au Camp 1. Michel Vincent et moi-même comptons les rejoindre le lendemain au Camp 2.

Le 1er octobre, nous cheminons sur le glacier quand nous percevons deux hurlements. Quelques dizaines de minutes plus tard, la radio crépite. Notre première équipe nous annonce qu’une avalanche de séracs s’est abattue sur deux alpinistes slovènes qui progressaient avec quelques minutes d’avance sur leur groupe. L’un des deux slovènes est grièvement touché. Nous les rejoignons en fin de matinée. Le Slovène, Franz, est immobilisé au beau milieu de la traversée, recouvert d’une couverture de survie. Il souffre apparemment d’un traumatisme crânien et d’une hémorragie cérébrale. Il nous faut sortir au plus vite le corps de Franz de la zone exposée. Et nous mettre à l’abri par la même occasion.  Nos sherpas, Phu et Then, confectionnent un brancard et y fixe solidement le Slovène. Six hommes soulèvent le corps et entament la lente et périlleuse descente. Notre équipe de sauvetage doit descendre au cœur d’un cirque fermé, de tous côtés, par d’immenses blocs de glace enchevêtrés et instables, puis remonter par une brèche qui s’ouvre à l’opposé. Nous franchissons ce dernier obstacle, reprenons notre souffle. Soudain, un épouvantable craquement. Je me retourne avec stupeur. L’une des gigantesques cathédrales de glace qui nous surplombait, alors que nous traversions ce cirque naturel, vient de s’effondrer au beau milieu de la trace.  La mort est venue nous saluer encore. A quelques minutes près, elle nous étreignait à jamais. Nous nous renvoyons des regards ahuris. David, à mes côtés, me donne une accolade puissante. Phu Dorje, muet, voit certainement dans ce dénouement heureux le résultat de ses prières quotidiennes. Le compagnon de cordée de Franz, Davo Karnicar, a une moue de dégoût devant tant d’acharnement de la montagne.

Nous rejoignons le Camp 1 vers 16h. Comme à l’habitude, alors que le soleil se meurt derrière la face nord du Manaslu, nos corps éprouvent un magistral choc thermique. De fournaise béante dont les parois immaculées réfléchissent les rayons de l’astre solaire, la montagne se meut en un cercueil de glace. Nous passons la nuit au Camp 1 pour soutenir Davo et organiser la suite de l’évacuation vers le Camp de base, limite au-delà de laquelle l’hélicoptère ne peut s’aventurer.

Les dragons qui peuplaient la montagne de nos ancêtres reviennent hanter nos esprits. La masse de roc et de glace qui nous domine a mué dans nos cerveaux. Elle s’impose de toute sa puissance démoniaque. Elle menace notre intégrité physique. Qui, parmi nous, souhaite encore effectuer cette traversée sous les chaos de glace que crache la montagne ? Qui, parmi nous, souhaite encore s’aventurer vers le sommet alors que toutes les prévisions météorologiques devraient nous inciter à mener nos pas vers l’aval ? Qui, parmi nous, après avoir échappé à deux reprises à une mort certaine, après tant de mauvais présages, souhaite encore provoquer le destin ? Le jeu est fini. La montagne nous glace dans un commun effroi.

A vingt mètres de nos tentes, à la lumière de sa frontale, Davo veille un corps. Franz a perdu pied depuis 12 heures, mais Davo vit pour deux.  En pleine nuit, malgré le froid, les ponts de neige friables et les crevasses béantes, six sherpas viennent prendre le relais et descendre Franz vers la relative quiétude du Camp de base.

Une journée et une nuit ont passé dans le sauvetage de Franz. Si nous souhaitons atteindre le sommet avant le 5 octobre, date à laquelle nous avons la certitude que la météo se détériorera irrémédiablement, nous devons grimper directement, dès aujourd’hui, au Camp 3, soit 1200 mètres de dénivelés à une altitude comprise entre 6000 et 7000 mètres. Pour certains d’entre nous, c’en est trop : les évènements de la veille, la faible probabilité de voir une fenêtre météo s’ouvrir quand nous serons au Camp 3, l’obligation de repasser par deux fois la traversée des séracs… Tout cela engendre la peur. Et l’instinct commande de redescendre. Seuls, Michel Vincent et moi-même décidons de monter au Camp 3 pour y passer la nuit et espérons, à la faveur d’une éclaircie, atteindre le Camp 4, puis nous immiscer vers le sommet. Parce que cette fenêtre météo est peut-être la dernière. Parce que si l’on ne veut vivre toute sa vie avec des dragons, mieux vaut apprendre à les tuer.

Cette décision a été difficile à prendre. Et je pars sans l’enthousiasme que j’éprouvais les jours précédents. Mais – ce qui est classique chez moi – l’énergie de l’action reprend vite le dessus. Fini les mauvais songes. La traversée des séracs passée, les dragons agonisent. Le Camp 2 atteint, ils ont disparu. La montagne est là. Une force prodigieuse, une démonstration de la toute puissance de la nature. Mais, point ce démon, cette fée, que notre folie tend à humaniser. Comme si, glacé par l’effroi, l’homme pour vaincre la montagne, pour l’apprivoiser dans son for intérieur, éprouvait un besoin impérieux de la personnifier. Lui donner vie, pour mieux la dompter. Mais la montagne ne vit pas. Elle suit le cours des saisons, les lois de la géophysique. Elle épouse le cycle de vie du granit, du calcaire et du grès. Elle s’abandonne aux lois de la gravité. La montagne ne prend pas ; c’est l’homme qui se laisse prendre. Elle n’étreint pas, ne violente pas, ne tue pas ; c’est l’homme qui s’expose et s’abime à jamais. Par inconscience, par jeu, par folie. Par vanité ou par orgueil.

Nous atteignons le camp en fin de journée. Nous avons expédié le parcours entre les Camps 1 et 3 en un temps record. Nous sommes en pleine forme. Phu, Then et Niima sont à nos côtés. Deux jours. Nous avons besoin de deux jours d’un temps un tant soit peu clément. A 18h, nous entrons en liaison radio avec le Camp de base. La météo annonce « Danger. Grosses chutes de neige dans la nuit du 3 au 4. Grosses chutes de neige toute la journée du 4. Vent fort. » Et ainsi de suite jusqu’au 8 octobre. La déception s’abat sur notre petite tente d’altitude. C’en est fini de notre tentative sommitale. Il nous faut redescendre d’urgence vers le Camp de base pour éviter d’être bloqué par le mauvais temps.

Alain, Philippe et David ont décidé de mettre un terme à l’expédition. Michel, Laurence et moi-même sommes en attente des prochaines prévisions météo. Le 9 octobre, le beau temps devrait être de retour, mais le jet stream, ce fort vent de haute altitude qui annonce la fin de la mousson et l’entrée dans l’hiver, devrait s’abattre violemment sur le sommet du Manaslu. Nous décidons d’attendre deux jours afin d’obtenir des prévisions météo plus précises qui décideront du sort de l’expédition.

Qu’elle veuille bien, enfin, se matérialiser cette fenêtre météo tant espérée. C’est tout le bien que vous pouvez nous souhaiter !

Guillaume Hintzy

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Camp de base, le 29 septembre 2009

Après avoir couché au Camp 2 (6400 m), puis effectué une pointe au Camp 3 – situé au col nord à 6900 mètres d’altitude – sans y dormir, toute l’équipe est redescendue, le 27 septembre, du Camp 2 au Camp de base. Pour ma part, j’ai pris la direction inverse et suis remonté dormir au Camp 3, ce même jour, en compagnie des sherpas Phu Dorje et Then Dorje.

Nous grimpons les faibles pentes dans la grisaille et le froid. Soudain, une apparition. Un spectre plus mort que vivant. La combinaison en duvet rabattue sous le thorax, il a des jambes énormes et une taille disproportionnée. Le haut du visage bouffé par un masque de ski, les cavités buccale et nasale disparaissant sous un inhalateur d’oxygène, il avance pesamment. Une apparition d’un autre type. Je bascule tout à coup dans un autre monde. Je ne suis plus en montagne, pas même sur terre. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un alpiniste sous oxygène, marqué par les efforts lui ayant permis d’atteindre le sommet, eut constitué un tel choc. Je réalise, tout à coup, toute la folie que peut véhiculer ces 14 sommets de 8000 mètres.

Le spectre marmonne quelques mots que la présence du masque rend à peu près inintelligibles. Il est 16h30. Le soleil glisse derrière la face nord du Manaslu et nous plonge dans une obscurité blafarde. Le froid s’abat – violent. Tout à coup, j’ai peur. Peur pour lui. « Go down. Fast. ». Je joins le geste à la parole. Il reprend sa marche vers la descente. Je ne parviens pas à m’associer à cette apparition spectrale. A tout le moins, dans quelques jours, je n’aurai pas d’oxygène. Mon visage ne sera pas déformé. J’aurai déjà forme plus humaine. Simplement, un alpiniste face à son défi. Ce sera un autre sommet.

Nous parvenons au col nord, où sont dressées les tentes du Camp 3, une trentaine de minutes plus tard. Soupe. Un plat lyophilisé constitué de spaghettis à la sauce bolognaise. Un thé et quelques biscuits. Je me glisse à l’extérieur de la tente. L’astre lunaire jette ses rayons polaires sur la montagne toute entière. Le froid, accentué par le vent qui balaye le col nord, fige le rayonnement sélène dans une blancheur extatique. Point de bruit. Point de scintillement. Rien. Absolument rien qui ne perturbe ce tableau d’une infinie beauté. Les séracs, sous le sommet, sont traversés d’un faisceau bleuté, tandis que le rocher ocre a pris une teinte cendre. Les pentes de neige font un miroir d’une blancheur glacée à la lune. Nuit magique.

Je m’enfonce au plus profond de mon sac de couchage. Une douce musique monte de la tente voisine. Phu Dorje, ancien lama, récite ses mantras. Après tout, à presque 7000 mètres, le ciel n’a jamais été aussi prêt pour nous entendre. Alors, à mon tour, je prie.

Je suis revenu au Camp de base, hier. Le mauvais temps et des vents particulièrement violents vont prochainement s’abattre sur la montagne et, ce, pour une bonne dizaine de jours. Il nous faut impérativement atteindre le sommet avant le 4 octobre. A l’exception de Laurence, dont l’acclimatation est imparfaite et qui ne pourra tenter le sommet, nous repartirons donc, dès demain, vers les camps d’altitude et espérons atteindre 8163 mètres d’altitude dans la nuit du 3 au 4 octobre.

Guillaume Hintzy

Comme chaque semaine, le témoignage de l’un des membres de l’expédition. 

«  Nous y voici enfin !
Après plus de trois semaines  de marche d’approche, d’allers-retours pour favoriser l’acclimatation et aussi d’attente, nous voilà à la veille du Grand Départ ! Demain, notre petite équipe part pour l’assaut véritable, notre première et probablement seule tentative de sommet.

Les mauvaises nouvelles météo précipitent nos plans et nous obligent à écourter un repos pourtant bien mérité. Un front de mauvais temps devrait en effet bientôt apporter forts vents d’altitude et tombées de neige, ce qui ne nous laisse qu’une option : prendre le mauvais temps de vitesse !

Mais alors que nous préparons nos sacs et fourbissons crampons, piolets et autres matériels d’altitude, je suis étonné de voir à quel point nous sommes encore décontractés et enthousiastes.  Ces dernières semaines nous ont permis de prendre la mesure de l’effort à fournir et surtout de l’immensité de cette montagne. Nous nous sommes habitués à l’environnement, aux craquements et aux différents bruits de la montagne, à la vue de ce glacier percé de crevasses, à la présence des séracs… Bref !

Evidemment, il reste des incertitudes et des appréhensions : vis-à-vis de nous-mêmes et aussi de la montagne… mais le moral est là et l’envie d’en découdre aussi ! Sommet ou pas sommet, il ne s’agira pas au final de « réussite » mais de découvrir nos limites personnelles et surtout d’une magnifique aventure !».

David Delmas

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Camp de base, le 23 septembre 2009

Une longue et émouvante cérémonie bouddhiste – la Puja, au cours de laquelle la montagne a été priée, nos matériels bénis et nos corps confiés à la clémence des dieux, a précédé notre première nuit en altitude (Camp 1).

Au matin du 22 septembre, nous progressons vers le Camp 2. Nous tentons de trouver le plus rapidement possible un cheminement parmi les séracs sans pour autant épuiser nos organismes dès le début de la journée. Ascension des grandes pentes qui suivent cette traversée scabreuse. Un replat, un ressaut. Nous prenons pied sur une arête. Nouveau ressaut. Traversée à gauche, puis une pente douce avant d’atteindre le Camp 2 situé à 6400 mètres d’altitude. Je souffle fort. Une douleur lancinante traverse mes poumons. Chaque mètre gagné nécessite plusieurs inspirations violentes avant de risquer une nouvelle avancée. Michel et moi-même atteignons le Camp 2 après 4 heures et demi d’effort. Le reste de l’équipe s’est arrêté 200 mètres en contrebas. Nous entamons la descente dans le brouillard et rejoignons nos tentes en fin d’après-midi.

Demain, nous entamons un long voyage en altitude : nous remontons dormir au Camp 1, puis au Camp 2 et, après une journée d’acclimatation à ce même camp, espérons dormir au Camp 3, situé au col nord à 6850 mètres d’altitude.

Guillaume Hintzy

Chaque semaine, nous tenterons de vous transmettre le témoignage de l’un des membres de l’expédition. 

« Partir en expédition de haute altitude est un luxe. La pratique récurrente, et le manque d’oxygène sans doute, me font penser que ce pourrait devenir une heureuse nécessité pour certains dont l’esprit est dangereusement aux antipodes. Car il s’y trouve le bien le plus rare en nos plaines : le sens de la lenteur nécessaire. Celle-ci est la plus surprenante et la plus impérative des exigences de l’altitude. Nulle ambition de conquête, nulle rage de performance ne lui résiste sans qu’il y ait une once de rousseauisme mou ou d’écologisme pleurnichard dans cette exigence de lenteur. Elle est le rendez-vous de la volonté et du jugement parce que la très haute altitude est exactement ce que Sun Tse disait de la guerre : « La province de la vie et de la mort. » Il y est aussi mortellement déraisonnable de s’y attarder que de s’y précipiter. C’est une tension dont la violence croît à chaque pas vers le haut entre l’envie acharnée de poursuivre et la contestation féroce de chaque cellule du corps.

Chaque pas, chaque choix est un arbitrage rendu par un cerveau qui s’évapore au fil de la réussite, c’est-à-dire de la progression, et aux conséquences potentiellement funestes. Enorme est le danger que le désir de gagner de l’altitude ou le sommet prévale sur la juste appréciation des conditions et des conséquences. Et ceci vaut aussi bien à la descente qu’à la montée. « Take the money and run » est un avis de décès quasi certain en altitude. Quatre décès sur cinq d’himalayistes professionnels en action ont lieu à la descente. Une minorité par envie soudaine de fuir, trop vite, le risque dont la perception n’est plus estompée par l’ambition. Une majorité pour avoir neutralisé les signaux de danger envoyés par le corps qui vous informe que le billet pour le sommet devient un aller simple.

Et il me vient que, au fond, ceci n’est peut être pas très différent de ce qui a mis à mal notre système financier. Avec la différence qu’il n’y a pas de sauvetage en très haute altitude et que le seul actif en jeu est votre vie. Quel meilleur apprentissage de la lenteur nécessaire et du besoin de sûr jugement qui la fonde ? »

Philippe.

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Camp de base, le 19 septembre 2009

A la faveur d’une éclaircie, l’immense masse du Manaslu a surgi. Ses contreforts s’étendent sur des dizaines de kilomètres. Son versant nord-est, que nous emprunterons pour atteindre le sommet, plonge de 4600 mètres vers Sama, le dernier village sur la route qui mène vers les hauts plateaux tibétains. Il y a plusieurs dizaines d’années, le village fut détruit par une immense avalanche dévalant des flancs de la montagne, puis fut reconstruit en un lieu moins exposé.

Après deux jours de repos à Sama, nous avons atteint, le 17 septembre, le camp de base situé à 4900 mètres d’altitude. Ici débute le pays de l’oxygène rare. Ici, l’air s’est débarrassé de 50% de son oxygène entrainant, chez certains d’entre nous, les premiers symptômes du mal des montagnes : maux de tête, nausées, vomissements.

Nous avons été rejoints à Sama par Michel Fauquet, dit Chouqui, et Derek Mayne, un canadien, avec lesquels nous partageons notre permis d’ascension et les commodités du camp de base. Ils seront accompagnés dans leur ascension par Niima Kancha. Quant à notre équipe, elle sera assistée de Mingma Tsering, Phu Dorje et Then Dorje. Tous de l’ethnie Sherpa du Népal.

Notre camp est installé en amont des six autres équipes présentes sur la montagne cette année. Le temps est clair et la voie d’ascension se dessine nettement : un long plateau glaciaire qui se redresse jusqu’au Camp 1 (5700 mètres), puis une traversée horizontale sous de gigantesques séracs – certainement l’une des sections les plus exposées – avant d’entamer l’escalade d’une pente de neige fortement inclinée qui conduit au Camp 2. Dans ce gigantesque dédale, il faudra être rapide afin d’éviter d’être emporté par les mouvements imprévisibles des glaces enchevêtrées.

Rendez-vous dans une semaine !

Désormais, chaque semaine, nous tenterons de vous transmettre le témoignage de l’un des membres de l’expédition. Cette semaine, Michel Vincent inaugure cette tribune libre.

«Ca y est ! Nous y sommes. Nous avons franchi les portes du froid « Bab Berred» ! Les derniers jours furent de chaleur et de senteur et, souvent, de remugles. Les silhouettes des femmes enchantaient nos regards, les enfants étaient espiègles et sales. Avant l’eau coulait sauvage, puissante et abondante. Le peuple tibétain exilé près de la frontière de son pays se veut un peu brigand. Nous avons abandonné avec la chaleur le pays Gorkha et les peuples gurung et limbu.

La haute montagne frappe, cerne, serre et enserre. La fée des glaces nous ouvre ses bras. Et nous titubons pour boire l’altitude. L’organisme s’adapte avec peine. La jouissance n’est pas encore au rendez-vous. Le plaisir se glane. La trace, pour l’instant, se devine dans les cailloux et bientôt, demain déjà, elle s’inscrira dans la neige. La glace luit au-dessus, là-bas, là haut. La nuit gronde des séracs qui s’écroulent. Vite, je me cajole, me rassure dans la chaleur du duvet. Mes rêves et mes fantasmes vont déployer leurs ailes pour me faire pèlerin, héraut et vagabond à côté des dieux des cimes.»



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Philim, le 12 septembre 2009

De l’eau. De l’eau. La mousson n’en finit pas. Les deux dernières journées ont été, fort heureusement, très claires. Mais la nuit, le ciel se déchaine et déverse des torrents qui dévalent sur le pays gurung, ravinent la terre, imbibent le sol des rizières, arrachent le flanc des montagnes.

Au départ de Katmandou, après avoir quitté la route principale qui mène à Pokhara, nos camions eurent les pires difficultés à rejoindre Arughat. La progression extrêmement lente – à peine 4 ou 5 kilomètres à l’heure – fut stoppée, à plusieurs reprises, par des véhicules embourbés dans la terre grasse et ruisselante. Nous dûmes décharger des camions parfois trop courts sur pattes et trop mal fichus pour franchir une ornière béante, parfois trop lourdement dotés. Nos mécanos furent mis à contribution.

Bref, la journée passa et nous dûmes faire relâche, en pleine nuit, dans un poste routier situé encore à une dizaine de kilomètres d’Arughat. Le chemin fut achevé le lendemain et ainsi commença notre marche d’approche.

Aujourd’hui, l’eau murmure sous nos pieds, plonge en cascades formidables – dans lesquelles nous lavons nos carcasses crasseuses – vers l’impétueuse Buri Gandaki qui charrie les pierres des montagnes, les sédiments des glaciers et apporte la vie dans les vallées. Le sentier sur lequel nous progressons, traverse des champs de rizières d’un vert profond, serpente au-dessus de la rivière, escalade des promontoires rocheux, se jette au-dessus du vide sur d’immenses ponts suspendus et, quand la verticalité a fini de l’emporter, creuse la roche en d’impressionnants balcons.

Suivis d’une longue file de 70 porteurs, nous avons atteint Philim situé à 1590 mètres d’altitude. Dans deux jours, nous serons à Sama, porte d’entrée sur le glacier du Manaslu et dernière étape avant la montée au camp de base. Baignades improvisées dans un affluent de la Buri. Traversée de hameaux d’une grande pauvreté. Enfants merveilleux.

Le moral de tous est au beau fixe.

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Une grande aventure humaine dans l’une des zones les plus inhospitalières de la planète

A l’extrémité de l’une des plus secrètes vallées de l’Himalaya se dresse un géant de roc et de glace, le Manaslu, l’un des 14 sommets de plus de 8000 mètres de la planète. En septembre et octobre prochains, Guillaume Hintzy en tentera l’ascension par la face nord-est. Fidèle aux principes qui ont inspiré ses précédentes expéditions, il réalisera cette ascension sans apport d’oxygène supplémentaire.

Afin d’atteindre le 8ème sommet le plus élevé du globe (8163 mètres), Guillaume Hintzy s’est associé à des alpinistes aguerris. Avant d’atteindre le camp de base, cette équipe française remontera pendant deux semaines la Buri Gandaki, dont l’extrémité mène à un col de haute altitude qui permet d’acheminer depuis des siècles le sel en provenance du haut plateau tibétain. Interdite aux occidentaux jusqu’au début des années 90, la vallée est restée profondément marquée par les tribus qui l’ont parcourue : à mesure que l’on s’élève, les villages népalais cèdent la place à des hameaux dont la culture et la langue tibétaines sont restées intactes.

Puis l’équipe s’attaquera pendant quatre semaines à l’ascension du Manaslu, un sommet qui inspire le plus profond respect aux meilleurs alpinistes en raison de son caractère imprévisible. Au-dessus du camp de base situé à 4800 mètres, 4 camps d’altitude seront installés pour permettre à l’équipe d’atteindre, sans bouteille d’oxygène, la « death zone » (au-delà de 8000 mètres) et d’en revenir. Les avalanches nombreuses, le manque d’oxygène (35% par rapport au niveau de la mer) qui réduit les capacités physiques au strict minimum vital et des températures comprises entre -20° et -35°c seront les principaux dangers de cette expédition réputée engagée.

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Guillaume Hintzy – bio courte

Né il y a trente-cinq ans, marié et père d’une petite Anouk, Guillaume Hintzy partage son existence entre son activité professionnelle à Paris, l’écriture et ses expéditions en haute montagne et dans les régions polaires. Il a notamment réalisé en 2007, une traversée du Groenland à ski nordique, durant 5 semaines, en autonomie complète. Cette année, il espère être le 12ème Français au sommet du Manaslu.

Guillaume Hintzy

Principales expéditions

  • Traversée du Groenland d’ouest en est à ski nordique, en autonomie complète (Groenland)
  • Ascension du Mustagh Ata (7546 mètres, Chine)
  • Expédition à ski nordique au Spitzberg (Svalbard)
  • Expédition à ski nordique en baie de Disko, en autonomie complète (Groenland)
  • Ascension du Mera Peak (6480 mètres, Népal)
  • Expédition à ski nordique sur le haut plateau islandais (Islande)
  • Raid en traîneau à chiens en Terre de Baffin (Nunavut)

Guillaume Hintzy

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Calendrier de l’expédition

L’expédition se déroulera du 6 septembre au 19 octobre 2009.

  • J1 : vol Paris – Katmandou
  • J2 : Katmandou
  • J3 : transfert en jeep à Arughat (570m)
  • J4 : début du trek, Soti Khola (730m)
  • J5 : Machha Khola (930m)
  • J6 : Jagat (1370m)
  • J7 : Deng (1540m)
  • J8 : Ghap (2165m)
  • J9 : Sama Goan (3525m)
  • J10 – J12 : acclimatation, Sama Goan
  • J13 : Montée au Camp de base (4800m)
  • J14 – 37 : Ascension du Manaslu
    Camp 1 (5700m)
    Camp 2 (6400m)
    Camp 3 (6800m)
    Camp 4 (7450m)
    Sommet (8163m)
  • J38 : trek de retour, Samdo (3860m)
  • J39 : Bimthang (3850m)
  • J40 : Dharapani (1300m)
  • J41 : Jagat (1250m)
  • J42 : Besi Sahar (620m)
  • J43 : transfert en jeep à Kathmandou
  • J44 : vol Katmandou – Paris

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Historique des principales ascensions du Manaslu

  • 1956 : 1ère ascension par la face nord-est – T. Imanishi / G. Norbu (Japon)
  • 1971 : Ascension de l’éperon nord-ouest – K. Kohara / Motoki (Japon)
  • 1972 : Ascension par la face sud-ouest – R. Messner (Autriche)
  • 1972 : Une avalanche entraîne la mort de 16 alpinistes coréens, japonais et népalais
  • 1974 : 1ère femme au sommet d’un 8000 – N. Nakaseko / M. Uchida / M. Mori / J. Sherpa (Japon)
  • 1977 : 1ère tentative française – P. Beghin et T. Leroy atteignent 7560m mais doivent abandonner en raison de graves gelures
  • 1981 : 1ère descente à ski – P. Woergotter / S. Millinger (Allemagne)
  • 1981 : Ascension par la face ouest, 1er succès français – P. Beghin / B. Muller (France)
  • 1982 : 2ème succès français – Louis Audoubert (France)
  • 1984 : 1ère ascension hivernale – M. Berbeka / R. Gajewski (Pologne)
  • 1984 : Ascension de l’arête sud – K. Wielicki / A. Lwow (Pologne)
  • 1985 : Ascension de l’arête est – W. Studer / A. Kami (Autriche)
  • 1989 : 3ème succès français – B. Chamoux / P. Royer / F. Valet / Y. Detry (France)
  • 1991 : Ascension de la face sud (en style alpin), 1ère traversée intégrale de la montagne – A. Makarov / V. Pastukh / I. Svergun (Ukraine)
  • 1996 : Chantal Mauduit (France) atteint le sommet, après avoir conquis en moins d’un mois le Pumori et le Lhotse
  • 2000 : 1ère ascension en solitaire – Jean-Christophe Lafaille (France)
  • 2006 : Ascension directe de la face nord-est – D. Urubko / S. Samoilov (Kazakhstan)