Terre de Baffin

« Il faut avoir un chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse »

Friedrich Nietzsche

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Journal de bord – Terre de Baffin

Raid en traîneau à chiens en Terre de Baffin

Mercredi 10 Avril

L’avion décolle de Paris à 11 heures, direction Montréal au Canada. Huit heures de vol et six heures de décalage horaire. Nous arrivons à Montréal à 13 heures, heure locale. A 14h30, notre deuxième vol de la journée sur Air Canada. Un saut de puces d’une quarantaine de minutes vers Ottawa. Vers 16 heures, nous nous retrouvons dans un motel en nord de Nationale, situé à mi-chemin entre l’aéroport et la ville. Un hôtel miteux, typiquement américain, désespérément fonctionnel.

Jeudi 11 Avril

Notre avion décolle de Ottawa à 8h30. Direction Iqaluit, la capitale du Nunavut, dernier Etat à être devenu autonome au sein de la fédération canadienne, et anciennement intégré aux Territoires du Nord-Ouest. Le Grand Nord canadien est desservi par quatre compagnies aériennes : First Air, Air Inuit, Canadian North et Calm Air. La plus importante étant First Air. Elle dessert indifféremment les trois Etats du Grand Nord canadien : le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut. Ce dernier est le plus vaste d’entre tous et le plus septentrional. Il monte au-delà du 80ème degré de latitude nord. Le dernier village habité le plus septentrional est Resolute, situé sur l’île de Cornwallis, au 75ème degré de latitude nord, à peu près au même niveau que Grise Fjord, implanté au sud de la Terre d’Ellesmere. Les canadiens conservent deux bases un peu plus au nord : Euréka au 80ème degré et Alert au 82ème. C’est la base militaire la plus septentrionale au monde. Le Nunavut occupe 20% de la surface du Canada – environ 2 millions de km2. Sa population est estimée à 27 000 habitants dont 5 200 vivent dans la capitale Iqaluit. Les Inuits représentent approximativement 85% de la population totale de l’Etat ; les autres sont des blancs, les « Qaalunat », venant du sud. Vingt huit villes ou villages peuplent cet immense territoire.

Direction Iqaluit, donc, sur un vieux biréacteur de la First Air, adapté aux conditions rigoureuses de la région. Le vol depuis Ottawa dure 3 heures. Nous montons de 2 200 kilomètres, plein nord. Peu à peu, la végétation s’éclaircit et l’avion ne survole plus qu’un long manteau neigeux. Au bout de deux de vol, nous survolons la côte qui se détache nettement de la banquise, plate et blanche à perte de vue. Bientôt, nous atteignons le bord de la mer gelée. Iqaluit est situé en Terre de Baffin, l’île la plus importante du Nunavut. Nous traversons donc un large détroit de mer libre, au centre duquel la force des courants a cassé la banquise. Puis, de nouveau, le survol d’une banquise plus compacte à l’approche de la Terre de Baffin. Le jeu des plaques de glace est merveilleux vu d’avion. Survol de la Meta Incognita Peninsula puis arrivée dans le fjord d’Iqaluit. Nous sommes à 63°45’ de latitude nord. Le plafond de nuage est bas. Le vent violent. L’avion est secoué dans tous les sens. Nous perçons au dernier moment la couche de nuage et apercevons Iqaluit : des centaines de maison de couleur, à un étage, aux fenêtres closes, réparties le long de la baie. L’avion tangue dans tous les sens. L’atterrissage est brutal. Nous voici à Iqaluit.

Le temps est exécrable dehors. Nous sortons par la queue de l’appareil. La piste est balayée par des rafales de neige. Il est 11h30. Nous traversons la piste et courons nous réfugier à l’intérieur de l’aéroport. Il a un aspect de base lunaire, jaune, petit, un seul hall pour les arrivées et les départs. La température à l’extérieur, à l’abri du vent, est de -26°c.

Nous devons prendre un nouvel avion pour Pangnirtung, puis Qikiqtarjuaq à 13 heures. Iqaluit est le seul aéroport au Nunavut qui soit équipé d’un système ILS (système d’aide à l’atterrissage aux instruments). Le pilote devra donc atterrir à vue sur nos deux prochaines escales. Compte tenu de la visibilité, du froid et des conditions de vent, le décollage est une première fois repoussé à 14 heures. Le temps ne s’améliore pas. A 15 heures, on nous annonce que le vol est définitivement annulé. Il n’y aura plus de départ aujourd’hui. Après avoir réservé notre place dans le vol du lendemain matin, nous partons à la recherche d’un hôtel.

Nous atterrissons au Navigator Inn que nous occuperons également au retour, dans une semaine. En début de soirée, nous nous retrouvons tous au bar de l’hôtel. En raison des problèmes d’alcoolisme au Nunavut, les bars sont interdits et seuls les hôtels et les restaurants peuvent servir de l’alcool. Et encore, selon des horaires précis – 17h30 à 21h30 – et des modalités strictes – seuls les clients  assis peuvent être servis. Le nombre de chaises étant limité et toute la population locale se retrouvant le soir dans les quelques hôtels qui servent de l’alcool, vous avez toutes les chances de ne pas pouvoir vous faire servir. Inutile de préciser que les supérettes ne vendent pas d’alcool…

Vendredi 12 Avril

Réveil matinal à 5h30. Nous devons nous présenter à 7 heures, dernier délai, pour un décollage éventuel à 8h30. Le temps est superbe. La température est largement remontée. Il fait -16°c à l’affichage numérique de l’aéroport. A l’heure dite, nous prenons place dans un bimoteur à hélices de la First Air qui doit nous conduire à Pangnirtung. Les deux tiers de son fuselage sont réservés au fret. Ce mode de transport reste, en effet, le seul moyen en hiver d’acheminer les biens de consommation courants à Iqaluit et sur tout le territoire du Nunavut. En été, les villes et villages les plus au sud sont ravitaillés par bateau. C’est la période pendant laquelle sont acheminés les gros volumes – voitures, ski-doo, bateaux de pêche, bois ou tôles pour les maisons. Les villes les plus septentrionales continuent à être ravitaillées par avion. Le nôtre compte 16 places : deux de chaque côté de la carlingue, sur quatre rangées.

Le paysage est magnifique : fjords gelés, côtes découpées, relief accidenté. Dans la région que nous traversons, les parois de certaines montagnes débutent au niveau de la mer et montent à plus de 2 000 mètres. Au bout d’une heure et quart de vol, nous arrivons à Pangnirtung, village situé au bout d’un fjord enclavé. La piste d’atterrissage est construite à même la banquise. Nous sommes à 66 degré de latitude nord, à peu près au niveau du cercle polaire arctique. A 10h15, après une demi-heure d’escale, nous repartons dans un Twin Otter de la First Air vers notre destination finale : Qikiqtarjuaq. Pour rejoindre ce village, notre avion doit se faufiler entre les montagnes et les glaciers gigantesques. Notre avion vole entre deux parois rocheuses, virant sans cesse d’un bord à l’autre, jouant avec les courants ascendants ou descendants. Nous ne prenons jamais beaucoup d’altitude. L’arrivée est hallucinante. Débouchant d’un couloir entre deux montagnes, notre avion plonge vers le flanc de celle qui nous borde à gauche, découvrant un passage entre deux pics rocailleux. Le col passé, notre pilote entame une descente vertigineuse le long de la paroi rocheuse, puis vire soudain à gauche, redresse l’appareil et apparaît la mer glacée du détroit de Davis, situé entre la Terre de Baffin et le Groenland, et l’île de Qikiqtarjuaq, à quelques centaines de mètres de la cote.

67,5 degré de la latitude nord. Notre avion se pose sur la glace. Nous sommes au bout du monde. Dans un village d’à peine 200 âmes, à 2 heures et demi d’avion de la première ville. Plus au nord, quelques villages peuplent la côte de la Terre de Baffin : Clyde River, Pond Inlet,…puis le sud de la Terre d’Ellesmere, la dernière île avant le pôle. Ensuite, c’est le désert…total. Pendant des centaines, des milliers de kilomètres. En face de Qikiqtarjuaq, de l’autre côté de la mer, le Groenland. Et à peu près à la même latitude, la mythique baie de Disko qui débite les plus gros icebergs de l’hémisphère nord. Je sors de l’avion et pose le pied sur la glace. Nos bagages sont déposés à terre. Nous nous en saisissons, puis sortons du minuscule aéroport de Qikiqtarjuaq. A l’extérieur, de l’autre côté de la clôture qui protège la piste d’atterrissage, nous retrouvons Michel qui nous accompagnera pendant toute la durée du raid. Pauloosie, notre guide inuit est présent à ses côtés. Les présentations terminées nous nous acheminons vers le village, à quelques centaines de mètres de l’aéroport. Nous nous installons dans le refuge, l’unique « hôtel » du village, qui nous a été alloué pour la nuit. L’après-midi est consacrée à la découverte du village : une quarantaine de maisons posées au bord de l’eau face à la Terre de Baffin. A cette latitude, la mer ne dégèle que deux mois par an, ce qui n’empêche bon nombre de familles d’être dotées d’une embarcation légère, généralement à moteur, qui remplace avantageusement le canoë d’autrefois.

Samedi 13 Avril

Qikiqtarjuaq, anciennement dénommé Broughton Island, a été créé au début des années soixante, comme toutes les villes et villages du Nunavut. Afin d’asseoir son autorité sur cette partie de l’Arctique, le gouvernement fédéral canadien avait décidé de procéder au regroupement des campements, composés de quelques familles, disséminés sur tout le territoire. Cette politique devait également permettre au Canada de diminuer les écarts de niveau de vie et d’éducation entre les différentes composantes de sa population – blancs, indiens et Inuits – et d’offrir un meilleur accès aux services publics aux habitants les plus défavorisés. Le regroupement s’opéra plus ou moins douloureusement. Un certain nombre de familles refusèrent le diktat d’Ottawa et la modification profonde de leur mode de vie, redoutant – comme tout peuple en péril – l’appauvrissement ou la disparition de leur culture, de leur tradition et de leur histoire millénaire. Le temps a passé… La dernière famille pratiquant un mode de vie nomade a rejoint, au début des années 80, les communautés créées de toutes pièces par le gouvernement fédéral. Aujourd’hui, rares sont ceux qui, aux périodes de chasse, quittent encore le village pour plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Rares sont ceux qui vivent encore de la pêche ou de la chasse ou qui possèdent des chiens. On préfère désormais la motoneige ou le 4×4.

A cet égard, l’écart de développement entre les régions arctiques du Canada et le Groenland, où vit également une importante communauté inuit, est saisissant. Le gouvernement canadien a mis en œuvre une politique de développement intensif de ses territoires du nord. Pas un village qui ne dispose de l’eau courante, de l’électricité, d’un supermarché, d’une école, de plusieurs églises en majorité protestantes, d’un poste de police, etc… Pas une famille qui ne soit dotée d’une télévision ou d’une motoneige. Les échanges commerciaux avec les autres états du Canada sont fréquents. Les enfants vont étudier dans les grandes capitales du sud – Montréal, Toronto, Vancouver,… Au Groenland, en revanche, les familles ont conservé un mode de vie plus traditionnel. Le chien a toujours la primauté sur la traction mécanique. Chaque famille en compte au moins dix et le moindre village abrite une bonne centaine de chiens. La plus grande île de la planète n’a pas bénéficié de la part de son tuteur légal, le Danemark, des mêmes largesses financières que le Nunavut. Le Groenland est jaloux de son autonomie et les relations avec son lointain parent européen ont souvent été distendues et difficiles.

Le réveil est matinal. Cela fait maintenant trois jours que nous avons quitté Paris. Après un petit-déjeuner copieux, nous chargeons les traîneaux. Vers 9 heures, nous attelons les chiens. Les traîneaux des Inuits ne ressemblent en aucun point à ceux que l’on rencontre en Alaska, en Finlande ou plus au sud du Canada. Plus long, plus large, ils sont beaucoup plus lourds et peuvent transporter jusqu’à quatre personnes. Les chiens, entre 10 et 15, peuvent tirer jusqu’à 700 kilos. Ils sont disposés en étoile, un par longe – et non en file indienne sur la même longe – afin qu’un seul chien ne puisse entraîner le reste de la meute, soit dans un trou d’eau, soit dans un piège provoqué par la déformation de la banquise. Le chien de tête, en avant et au centre de l’étoile, est en général une femelle. Mieux disciplinée, plus obéissante, elle entraîne le reste de la meute, principalement composée de males. Le conducteur du traîneau, le musher, est assis en avant sur une caisse haute d’environ 60 centimètres. Il dirige la meute à la voix et à l’aide d’un fouet. La principale difficulté lors de grandes traversées en traîneau est liée à la présence d’hummocks sur la glace, ces déformations de la banquise provoquées par le mouvement des plaques sur la mer qui s’entrechoquent et se chevauchent créant, par endroits, des dépressions et des monticules de glace acérée plus ou moins imposants. Dans les zones où les hummocks sont denses, le traîneau peine à progresser. Les risques de retournement ou de casse sont nombreux. En outre, les chiens si ils s’écartent trop les uns des autres, risquent de laisser leur longe se prendre dans un hummock, l’isolant ainsi du reste de la meute. Si le traîneau continue à progresser, le chien est violemment projeté vers l’arrière, puis glisse entre les patins du traîneau. Le chien est alors écrasé par le poids du traîneau ou blessé par le frottement de la glace et le contact des patins. Le chien peut également rester bloqué par le hummock ; il est alors écartelé par la traction qu’exerce la meute pour poursuivre son chemin. Ce type de traîneau reste, en effet, relativement difficile et lent à arrêter. La meute tirant sans cesse, il faut parfois rattraper en courant les chiens, puis les dépasser pour s’interposer à l’aide du fouet et stopper leur progression.

Il est 10 heures du matin. Pas un nuage. Il fait légèrement plus chaud qu’hier, autour de -14°c. Des conditions idéales pour une première journée. Je suis sur le traîneau de Michel. Vers 14 heures, nous stoppons pour avaler un en-cas. Un peu plus tard, nous croisons un campement, composé de 4 ou 5 baraquements. C’est la seule manifestation de la présence humaine que nous apercevrons jusqu’à l’arrivée à notre refuge, situé à quelques centaines de mètres de l’ancienne station baleinière de Kivitoo. Nous y arrivons un peu avant 19 heures. Michel a admirablement conduit la meute. C’est un Québécois pure souche. Il habite dans le nord du Québec, à la Tuque où il a fondé une petite entreprise de voyages qui organise des raids en motoneige l’hiver et des ballades en kayak de mer ou en canot de rivières, l’été. Il est sympathique, jovial, parfois bourru. Il aime cette vie en plein air, au plus proche de la nature, qu’il a choisi il y a quelques années, après une période de chômage douloureuse. Il m’apparaît posé, un tantinet solitaire, extrêmement serviable, profondément chaleureux. Je passerai de fabuleux moments en sa compagnie, seuls sur notre traîneau, au milieu de nulle part.

Le refuge qui nous accueille est composé de deux baraquements attenants et d’une remise. Ni eau, ni électricité. Nous nous éclairons à la bougie et nous chauffons au bois. La température qui y règne, environ 10°c, est plutôt agréable compte tenu des conditions à l’extérieur. L’eau est puisée sous la glace d’un lac situé à quelques centaines de mètres. Notre baraquement se compose d’une pièce commune et d’un dortoir. A travers la fenêtre, le soleil frise l’horizon désertique. La beauté du Grand Nord se révèle complètement. Il n’y a rien, mais tellement de choses s’offrent à vous. Tellement au fond de votre tête, de votre cœur, de vos tripes. Un sentiment de solitude et d’infini. Un goût d’absolu, une envie folle de conquête. En cet instant, je suis chez moi.

Dimanche 14 Avril

Je retrouve avec bonheur la pièce commune qui n’a pas été chauffée pendant la nuit et dans laquelle Michel prépare déjà notre petit-déjeuner. C’est la seule occasion que nous avons, avec l’en-cas que nous avalons à midi, de manger une nourriture « occidentale ». A partir de ce soir, et tous les soirs, nous mangerons au dîner du foie de phoque, du lièvre arctique, de la viande de phoque, du ragoût de caribou. Mes yeux s’ouvrent à peine, mes narines sont picotées par le froid qui règne dans la pièce. Bien en dessous de 0°c.

Nous nous préparons pour une grande journée de chasse à l’ours. Malgré sa grande curiosité, l’ours blanc est un animal difficile à repérer. C’est le plus grand des carnivores terrestres. Les mâles adultes pèsent de 400 à 600 kg et peuvent parfois atteindre les 800 kg ; ils mesurent de 2,4 à 2,6 mètres. Rapide, puissant, il n’hésite pas à attaquer l’homme. Il dispose d’un odorat extrêmement développé, nage parfaitement bien, est capable de survivre pendant plusieurs mois sans manger. Il n’hésite parfois pas à attaquer des campements. Combien d’expéditions n’ont-elles pas été suivies à la trace, pendant plusieurs jours, par ours blanc ? Aujourd’hui, la chasse de « Nanuk » – l’ours polaire en inuktitut – est réglementée. Chaque village se voit attribuer, chaque année, un quota de chasse.

Aucun ours en vue. Mais nous découvrons un bébé phoque, tout juste sorti du ventre de sa mère et abandonné à côté d’un trou de respiration à notre approche. Le jeune phoque a encore son cordon ombilical sous le ventre et les traces de sang autour du trou de respiration témoignent de l’accouchement tout proche. Pour cette fois, il ne sera pas tué par nos compagnons inuits, mais mourra sans doute, peu après notre départ, tué par le froid ou par un ours blanc.

La journée est superbe. Le temps s’est légèrement rafraîchi (-18°c) et annonce les journées qui vont suivre : plus froides, plus grises. Pour l’heure, le bébé phoque a excité les instincts de chasseur de mes compagnons inuits. Pas l’ombre d’un ours ? Va pour un phoque. Sitôt un adulte repéré à plusieurs centaines de mètres, Jimmy, le fils de Pauloosie, avance sur la banquise, caché par un voile blanc, vers le phoque qui se prélasse au soleil à côté d’un trou de respiration. Première balle au but et en pleine tête. Nous rejoignons Jimmy à côté du phoque. C’est Pauloosie qui, exécutant les mêmes gestes qui se répètent ici depuis des millénaires, découpera la viande.

Notre guide est né dans les années vingt sur les terres qu’il habite encore aujourd’hui. A l’époque, les contacts avec les hommes blancs étaient rares. Un campement militaire un peu plus au nord composé d’une dizaine d’hommes qui se relayaient tout au long de l’hiver austral, de rares expéditions scientifiques, quelques baleiniers venus au printemps sur des bateaux à voile ou à vapeur chasser la baleine et sa précieuse graisse. Les Inuits sont encore un peuple isolé, méfiant à l’égard des Qaalunat, ces hommes sûrs de leur supériorité technologique, mais incapables de survivre sous ces latitudes. A l’époque, combien d’expéditions scientifiques ou militaires ne connurent pas de fin dramatique ? Combien d’hommes survécurent aux hivernages forcés, parmi les glaces, quand les Inuits y survivaient depuis des siècles ? Comment comprendre ceux qui, au début du 20ème siècle, tentaient encore de survivre dans ces régions les plus hostiles de la planète, avec un équipement et une nourriture inadaptée et faisaient avancer leurs traîneaux à bras d’hommes. Pauloosie a vécu, en accéléré, ce que le monde occidental a mis des millénaires à parcourir. Il a appris à maîtriser en quelques dizaines d’années ce que l’homme blanc a mis des millénaires à inventer. Il est né dans un igloo à une époque où les villes et villages créés par le gouvernement fédéral n’existaient pas ; où seuls cohabitaient disséminés aux confins des détroits de Davis et de Lancaster. A une époque où les Inuits vivaient de leur chasse et de leur pêche, ne s’habillaient que de peaux de bêtes, ne disposaient que de quelques instruments en fer (pointes, flèches, harpons) glanés ici et là au hasard d’une rencontre avec des baleiniers ou une expédition. Né dans un monde primitif, Pauloosie évolue désormais à son aise dans un monde sur lequel l’Occident a laissé son empreinte. Et pourtant, là, sous nos yeux, il reproduit encore et toujours, les gestes qu’il a appris de son grand-père, qui lui-même les avait appris de son aïeul, et de l’aïeul de son aïeul. Une plongée dans un lointain passé qui ne survit que parce que lui, Pauloosie, vit encore. Mais après ?

Je me souviendrai longtemps de la façon dont il dépeça le phoque. Pas un geste de trop. Tout était calculé à l’avance. Pas une goutte de sang sur ses vêtements. La chair pour les chiens ; le muscle dorsal, les viscères, le foie, le cœur, pour nous ; la graisse, abandonnée sur la neige à l’ours blanc ; la peau, admirablement transformée en un grand sac pour transporter la viande pour les chiens. Pauloosie déguste, avant de les couper, chaque morceau d’intestin, de rein ou de foie qui nous est destiné. Encore chaud, dégoulinant du sang de la bête. Pauloosie, heureux, fier, sait qu’il reproduit un rite ancestral que ses fils déjà ne reproduisent plus.

Le soir, à l’étape, première nuit en igloo.

Lundi 15 Avril

Le temps s’est encore refroidi : -23°c. Le vent a commencé à souffler pendant la nuit. Les nuages sont bas et un léger brouillard envahit toute la côte. Les heures passant, les conditions météorologiques vont se détériorer, nous obligeant à écourter le programme prévu la veille. Avant la fin de la journée, le thermomètre sera descendu en dessous des -30°c.

Après une petite heure de traîneau, nous arrivons à l’ancienne station baleinière de Kivitoo. Cette base fut en exploitation pendant tout le 19ème siècle et jusqu’au début du 20ème. Elle servait de refuge aux marins écossais embarqués sur des baleiniers qui, le printemps arrivé, et jusqu’au début de l’automne, venaient chasser la baleine dans le détroit de Davis et, un peu plus au nord, en Baie de Baffin. Cette station permanente, composée d’une seule bâtisse, contenant une unique pièce d’à peine 20 m2, servait d’abris aux hommes entre chaque campagne de chasse. Elle est dans un état de conservation exceptionnel, mais somme toute logique dans ce désert froid où les précipitations sont rarissimes et où la sécheresse préserve les choses et les êtres de la décomposition qu’ils connaîtraient sous nos latitudes. On y distingue encore dans la cabane un vieux poêle en fonte, un bahut dans lequel étaient sans doute entreposés quelques outils nécessaires à l’exploitation et à l’entretien de la base et des lits superposés à moitié effondrés. Cette station avait pour objet de procéder à la transformation de la matière brute extraite du corps de la baleine avant de l’acheminer vers l’Europe. On y faisait notamment fondre, dans d’imposantes barriques carrées en métal, la graisse extraite du corps de l’animal. Au 19ème siècle, la graisse de baleine a de multiples usages ; elle permet notamment aux habitants des pays développés de se chauffer et de s’éclairer. C’est un produit recherché et son exploitation bat son plein dans cette zone pendant toute la seconde moitié du 19ème siècle. La vie de ces marins a peu marqué l’histoire polaire. Pourtant, ce furent de formidables aventuriers et explorateurs. Souvent très pauvres, ils s’embarquaient pendant de longs mois sur des navires en bois qui risquaient le naufrage à chaque rencontre d’un iceberg ou d’une plaque dérivante. Ils étaient le plus souvent sous-alimentés, équipés de vêtements en laine ou en coton totalement inadaptés à ces latitudes et souffraient du froid, du gel et du scorbut. Pour chasser la baleine, ils s’embarquaient dans de frêles embarcations à six ou huit, passaient des heures en pleine mer, ballottés par les vagues, fouettés par les embruns glacés. Après l’avoir harponné, ils devaient s’approcher suffisamment de l’animal agonisant, risquant à tout moment d’être renversés par l’imposant cétacé puis l’attacher solidement sur l’un des côtés de la barque afin d’éviter qu’il ne coule à pic. L’équipage se positionnait alors bord à bord avec le navire principal, puis montait sur le dos de l’animal pour le dépecer, dans le froid glacial, risquant à tout moment de tomber dans l’eau et d’être broyé entre les flancs du navire et l’énorme bête. Beaucoup de marins succombèrent et le petit cimetière, admirablement conservé, situé à quelques centaines de mètres de la station, est là pour en témoigner : « James Hopkins, marin, natif de Perlican, âgé de 22 ans, mort à bord du S.S. Eagle, le 9 septembre 1891 », « Will Brown, originaire de Dundee, second maître à bord du S.S. Esquimaux, mort le 17 septembre 1866, à l’age de 37 ans ».

Nous nous dirigeons sur la banquise, à la sortie du fjord au fond duquel est installé la station de Kivitoo, pour aller récupérer deux filets posés sous la glace une dizaine de jours plus tôt par nos accompagnateurs inuits. L’un des filets est vide. Mais le deuxième a pris au piège un phoque qui nageait sous la banquise. Pris dans la nasse, il s’est débattu jusqu’à l’épuisement et l’asphyxie. Son corps est quasiment gelé ; cela doit faire plusieurs jours qu’il est là, coincé sous la glace.

Le vent est de plus en plus fort, la température chute. Nous décidons de rentrer au camp. C’est une deuxième nuit en igloo qui s’annonce. Plus difficile et plus froide que la première.

Mardi 16 Avril

Dehors le vent souffle très fort. Une nouvelle journée de blizzard, comme lors de notre arrivée à Iqaluit, il y a 6 jours. Mais nous sommes beaucoup plus au nord. Il fait -29°c sous abri. Le vent qui souffle en rafales et forme des congères de neige sur la banquise fait descendre la température relative aux environs de -40°c. Nous restons cloîtré toute la journée. Le temps passe lentement. Une journée grise mais qui nous permet d’entrevoir l’un des visages du Grand Nord : hostile, inhospitalier.

C’est notre dernière journée ici. Demain, nous repartirons vers le sud.

Mercredi 17 Avril

Grand soleil. Pas de vent. Il fait environ -20°c. Cette dernière longue journée de traîneau s’annonce fabuleuse. Je me suis acclimaté au froid et au rythme de vie du Grand Nord. Cette journée passera calmement, sans heurts. Je me sens dans mon élément. Tout est apaisant.

Jeudi 18 Avril

C’est le jour du départ. Il fait -17°c. Grand beau et pas de vent. Notre adieu à Qikiqtarjuaq, à ses habitants, et à nos accompagnateurs. L’avion qui doit nous ramener à Iqaluit, via Pangnirtung, part en fin de matinée. Même si nous serons demain encore au Nunavut, c’est le véritable adieu à la Terre de Baffin et au Grand Nord.

J’ai l’impression d’être parti depuis des semaines. Je suis véritablement sorti du monde pendant un bref laps de temps. Je reviendrai…