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Camp de base, le 4 octobre 2009
 
Mercredi 30 septembre. Je suis réveillé au son de la radio VHF. Je rassemble mes esprits. Derek Mayne et Michel « Tchouky » Fauquet sont engagés depuis hier soir dans une tentative sommitale. Le temps est au beau fixe et aucun souffle de vent ne se laisse deviner sur la cime du Manaslu. Il est 6h30. A travers les grésillements du combiné radio, je perçois la voix de Tchouky. Ils sont au Camp 4. Alors qu’ils approchaient du sommet, Derek a décidé de faire demi-tour. Des gelures aux pieds. La première tentative de notre groupe échoue à 7800 mètres d’altitude.

En attendant le retour de nos deux alpinistes, je prépare mes affaires dans la perspective de notre propre tentative sommitale. Nous avons une fenêtre météo très étroite dans la nuit du 3 au 4 octobre qui s’ouvre et se referme depuis plusieurs jours au gré des prévisions que nous recevons. Compte tenu de leur nature particulièrement incertaine, nous avons longuement hésité avant d’envoyer, dès ce matin, une partie de notre groupe au Camp 1. Michel Vincent et moi-même comptons les rejoindre le lendemain au Camp 2.

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Le 1er octobre, nous cheminons sur le glacier quand nous percevons deux hurlements. Quelques dizaines de minutes plus tard, la radio crépite. Notre première équipe nous annonce qu’une avalanche de séracs s’est abattue sur deux alpinistes slovènes qui progressaient avec quelques minutes d’avance sur leur groupe. L’un des deux slovènes est grièvement touché. Nous les rejoignons en fin de matinée. Le Slovène, Franz, est immobilisé au beau milieu de la traversée, recouvert d’une couverture de survie. Il souffre apparemment d’un traumatisme crânien et d’une hémorragie cérébrale. Il nous faut sortir au plus vite le corps de Franz de la zone exposée. Et nous mettre à l’abri par la même occasion. Nos sherpas, Phu et Then, confectionnent un brancard et y fixe solidement le Slovène. Six hommes soulèvent le corps et entament la lente et périlleuse descente. Notre équipe de sauvetage doit descendre au cœur d’un cirque fermé, de tous côtés, par d’immenses blocs de glace enchevêtrés et instables, puis remonter par une brèche qui s’ouvre à l’opposé. Nous franchissons ce dernier obstacle, reprenons notre souffle. Soudain, un épouvantable craquement. Je me retourne avec stupeur. L’une des gigantesques cathédrales de glace qui nous surplombait, alors que nous traversions ce cirque naturel, vient de s’effondrer au beau milieu de la trace. La mort est venue nous saluer encore. A quelques minutes près, elle nous étreignait à jamais. Nous nous renvoyons des regards ahuris. David, à mes côtés, me donne une accolade puissante. Phu Dorje, muet, voit certainement dans ce dénouement heureux le résultat de ses prières quotidiennes. Le compagnon de cordée de Franz, Davo Karnicar, a une moue de dégoût devant tant d’acharnement de la montagne.

Nous rejoignons le Camp 1 vers 16h. Comme à l’habitude, alors que le soleil se meurt derrière la face nord du Manaslu, nos corps éprouvent un magistral choc thermique. De fournaise béante dont les parois immaculées réfléchissent les rayons de l’astre solaire, la montagne se meut en un cercueil de glace. Nous passons la nuit au Camp 1 pour soutenir Davo et organiser la suite de l’évacuation vers le Camp de base, limite au-delà de laquelle l’hélicoptère ne peut s’aventurer.

Les dragons qui peuplaient la montagne de nos ancêtres reviennent hanter nos esprits. La masse de roc et de glace qui nous domine a mué dans nos cerveaux. Elle s’impose de toute sa puissance démoniaque. Elle menace notre intégrité physique. Qui, parmi nous, souhaite encore effectuer cette traversée sous les chaos de glace que crache la montagne ? Qui, parmi nous, souhaite encore s’aventurer vers le sommet alors que toutes les prévisions météorologiques devraient nous inciter à mener nos pas vers l’aval ? Qui, parmi nous, après avoir échappé à deux reprises à une mort certaine, après tant de mauvais présages, souhaite encore provoquer le destin ? Le jeu est fini. La montagne nous glace dans un commun effroi.

A vingt mètres de nos tentes, à la lumière de sa frontale, Davo veille un corps. Franz a perdu pied depuis 12 heures, mais Davo vit pour deux. En pleine nuit, malgré le froid, les ponts de neige friables et les crevasses béantes, six sherpas viennent prendre le relais et descendre Franz vers la relative quiétude du Camp de base.

Une journée et une nuit ont passé dans le sauvetage de Franz. Si nous souhaitons atteindre le sommet avant le 5 octobre, date à laquelle nous avons la certitude que la météo se détériorera irrémédiablement, nous devons grimper directement, dès aujourd’hui, au Camp 3, soit 1200 mètres de dénivelés à une altitude comprise entre 6000 et 7000 mètres. Pour certains d’entre nous, c’en est trop : les évènements de la veille, la faible probabilité de voir une fenêtre météo s’ouvrir quand nous serons au Camp 3, l’obligation de repasser par deux fois la traversée des séracs… Tout cela engendre la peur. Et l’instinct commande de redescendre. Seuls, Michel Vincent et moi-même décidons de monter au Camp 3 pour y passer la nuit et espérons, à la faveur d’une éclaircie, atteindre le Camp 4, puis nous immiscer vers le sommet. Parce que cette fenêtre météo est peut-être la dernière. Parce que si l’on ne veut vivre toute sa vie avec des dragons, mieux vaut apprendre à les tuer.

Cette décision a été difficile à prendre. Et je pars sans l’enthousiasme que j’éprouvais les jours précédents. Mais – ce qui est classique chez moi – l’énergie de l’action reprend vite le dessus. Fini les mauvais songes. La traversée des séracs passée, les dragons agonisent. Le Camp 2 atteint, ils ont disparu. La montagne est là. Une force prodigieuse, une démonstration de la toute puissance de la nature. Mais, point ce démon, cette fée, que notre folie tend à humaniser. Comme si, glacé par l’effroi, l’homme pour vaincre la montagne, pour l’apprivoiser dans son for intérieur, éprouvait un besoin impérieux de la personnifier. Lui donner vie, pour mieux la dompter. Mais la montagne ne vit pas. Elle suit le cours des saisons, les lois de la géophysique. Elle épouse le cycle de vie du granit, du calcaire et du grès. Elle s’abandonne aux lois de la gravité. La montagne ne prend pas ; c’est l’homme qui se laisse prendre. Elle n’étreint pas, ne violente pas, ne tue pas ; c’est l’homme qui s’expose et s’abime à jamais. Par inconscience, par jeu, par folie. Par vanité ou par orgueil.

Nous atteignons le camp en fin de journée. Nous avons expédié le parcours entre les Camps 1 et 3 en un temps record. Nous sommes en pleine forme. Phu, Then et Niima sont à nos côtés. Deux jours. Nous avons besoin de deux jours d’un temps un tant soit peu clément. A 18h, nous entrons en liaison radio avec le Camp de base. La météo annonce « Danger. Grosses chutes de neige dans la nuit du 3 au 4. Grosses chutes de neige toute la journée du 4. Vent fort. » Et ainsi de suite jusqu’au 8 octobre. La déception s’abat sur notre petite tente d’altitude. C’en est fini de notre tentative sommitale. Il nous faut redescendre d’urgence vers le Camp de base pour éviter d’être bloqué par le mauvais temps.

Alain, Philippe et David ont décidé de mettre un terme à l’expédition. Michel, Laurence et moi-même sommes en attente des prochaines prévisions météo. Le 9 octobre, le beau temps devrait être de retour, mais le jet stream, ce fort vent de haute altitude qui annonce la fin de la mousson et l’entrée dans l’hiver, devrait s’abattre violemment sur le sommet du Manaslu. Nous décidons d’attendre deux jours afin d’obtenir des prévisions météo plus précises qui décideront du sort de l’expédition.

Qu’elle veuille bien, enfin, se matérialiser cette fenêtre météo tant espérée. C’est tout le bien que vous pouvez nous souhaiter !

Guillaume Hintzy
 
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