Après avoir couché au Camp 2 (6400 m), puis effectué une pointe au Camp 3 – situé au col nord à 6900 mètres d’altitude – sans y dormir, toute l’équipe est redescendue, le 27 septembre, du Camp 2 au Camp de base. Pour ma part, j’ai pris la direction inverse et suis remonté dormir au Camp 3, ce même jour, en compagnie des sherpas Phu Dorje et Then Dorje.
Nous grimpons les faibles pentes dans la grisaille et le froid. Soudain, une apparition. Un spectre plus mort que vivant. La combinaison en duvet rabattue sous le thorax, il a des jambes énormes et une taille disproportionnée. Le haut du visage bouffé par un masque de ski, les cavités buccale et nasale disparaissant sous un inhalateur d’oxygène, il avance pesamment. Une apparition d’un autre type. Je bascule tout à coup dans un autre monde. Je ne suis plus en montagne, pas même sur terre. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un alpiniste sous oxygène, marqué par les efforts lui ayant permis d’atteindre le sommet, eut constitué un tel choc. Je réalise, tout à coup, toute la folie que peut véhiculer ces 14 sommets de 8000 mètres.
Le spectre marmonne quelques mots que la présence du masque rend à peu près inintelligibles. Il est 16h30. Le soleil glisse derrière la face nord du Manaslu et nous plonge dans une obscurité blafarde. Le froid s’abat – violent. Tout à coup, j’ai peur. Peur pour lui. « Go down. Fast. ». Je joins le geste à la parole. Il reprend sa marche vers la descente. Je ne parviens pas à m’associer à cette apparition spectrale. A tout le moins, dans quelques jours, je n’aurai pas d’oxygène. Mon visage ne sera pas déformé. J’aurai déjà forme plus humaine. Simplement, un alpiniste face à son défi. Ce sera un autre sommet.
Nous parvenons au col nord, où sont dressées les tentes du Camp 3, une trentaine de minutes plus tard. Soupe. Un plat lyophilisé constitué de spaghettis à la sauce bolognaise. Un thé et quelques biscuits. Je me glisse à l’extérieur de la tente. L’astre lunaire jette ses rayons polaires sur la montagne toute entière. Le froid, accentué par le vent qui balaye le col nord, fige le rayonnement sélène dans une blancheur extatique. Point de bruit. Point de scintillement. Rien. Absolument rien qui ne perturbe ce tableau d’une infinie beauté. Les séracs, sous le sommet, sont traversés d’un faisceau bleuté, tandis que le rocher ocre a pris une teinte cendre. Les pentes de neige font un miroir d’une blancheur glacée à la lune. Nuit magique.
Je m’enfonce au plus profond de mon sac de couchage. Une douce musique monte de la tente voisine. Phu Dorje, ancien lama, récite ses mantras. Après tout, à presque 7000 mètres, le ciel n’a jamais été aussi près pour nous entendre. Alors, à mon tour, je prie.
Je suis revenu au Camp de base, hier. Le mauvais temps et des vents particulièrement violents vont prochainement s’abattre sur la montagne et, ce, pour une bonne dizaine de jours. Il nous faut impérativement atteindre le sommet avant le 4 octobre. A l’exception de Laurence, dont l’acclimatation est imparfaite et qui ne pourra tenter le sommet, nous repartirons donc, dès demain, vers les camps d’altitude et espérons atteindre 8163 mètres d’altitude dans la nuit du 3 au 4 octobre.
Guillaume Hintzy
Comme chaque semaine, le témoignage de l’un des membres de l’expédition.
« Nous y voici enfin !
Après plus de trois semaines de marche d’approche, d’allers-retours pour favoriser l’acclimatation et aussi d’attente, nous voilà à la veille du Grand Départ ! Demain, notre petite équipe part pour l’assaut véritable, notre première et probablement seule tentative de sommet.
Les mauvaises nouvelles météo précipitent nos plans et nous obligent à écourter un repos pourtant bien mérité. Un front de mauvais temps devrait en effet bientôt apporter forts vents d’altitude et tombées de neige, ce qui ne nous laisse qu’une option : prendre le mauvais temps de vitesse !
Mais alors que nous préparons nos sacs et fourbissons crampons, piolets et autres matériels d’altitude, je suis étonné de voir à quel point nous sommes encore décontractés et enthousiastes. Ces dernières semaines nous ont permis de prendre la mesure de l’effort à fournir et surtout de l’immensité de cette montagne. Nous nous sommes habitués à l’environnement, aux craquements et aux différents bruits de la montagne, à la vue de ce glacier percé de crevasses, à la présence des séracs… Bref !
Evidemment, il reste des incertitudes et des appréhensions : vis-à-vis de nous-mêmes et aussi de la montagne… mais le moral est là et l’envie d’en découdre aussi ! Sommet ou pas sommet, il ne s’agira pas au final de « réussite » mais de découvrir nos limites personnelles et surtout d’une magnifique aventure ! »
David Delmas