Une longue et émouvante cérémonie bouddhiste – la Puja, au cours de laquelle la montagne a été priée, nos matériels bénis et nos corps confiés à la clémence des dieux, a précédé notre première nuit en altitude (Camp 1).
Au matin du 22 septembre, nous progressons vers le Camp 2. Nous tentons de trouver le plus rapidement possible un cheminement parmi les séracs sans pour autant épuiser nos organismes dès le début de la journée. Ascension des grandes pentes qui suivent cette traversée scabreuse. Un replat, un ressaut. Nous prenons pied sur une arête. Nouveau ressaut. Traversée à gauche, puis une pente douce avant d’atteindre le Camp 2 situé à 6400 mètres d’altitude. Je souffle fort. Une douleur lancinante traverse mes poumons. Chaque mètre gagné nécessite plusieurs inspirations violentes avant de risquer une nouvelle avancée. Michel et moi-même atteignons le Camp 2 après 4 heures et demi d’effort. Le reste de l’équipe s’est arrêté 200 mètres en contrebas. Nous entamons la descente dans le brouillard et rejoignons nos tentes en fin d’après-midi.
Demain, nous entamons un long voyage en altitude : nous remontons dormir au Camp 1, puis au Camp 2 et, après une journée d’acclimatation à ce même camp, espérons dormir au Camp 3, situé au col nord à 6850 mètres d’altitude.
Guillaume Hintzy
Chaque semaine, nous tenterons de vous transmettre le témoignage de l’un des membres de l’expédition.
«Partir en expédition de haute altitude est un luxe. La pratique récurrente, et le manque d’oxygène sans doute, me font penser que ce pourrait devenir une heureuse nécessité pour certains dont l’esprit est dangereusement aux antipodes. Car il s’y trouve le bien le plus rare en nos plaines : le sens de la lenteur nécessaire. Celle-ci est la plus surprenante et la plus impérative des exigences de l’altitude. Nulle ambition de conquête, nulle rage de performance ne lui résiste sans qu’il y ait une once de rousseauisme mou ou d’écologisme pleurnichard dans cette exigence de lenteur. Elle est le rendez-vous de la volonté et du jugement parce que la très haute altitude est exactement ce que Sun Tse disait de la guerre : « La province de la vie et de la mort. » Il y est aussi mortellement déraisonnable de s’y attarder que de s’y précipiter. C’est une tension dont la violence croît à chaque pas vers le haut entre l’envie acharnée de poursuivre et la contestation féroce de chaque cellule du corps.
Chaque pas, chaque choix est un arbitrage rendu par un cerveau qui s’évapore au fil de la réussite, c'est-à-dire de la progression, et aux conséquences potentiellement funestes. Enorme est le danger que le désir de gagner de l’altitude ou le sommet prévale sur la juste appréciation des conditions et des conséquences. Et ceci vaut aussi bien à la descente qu’à la montée. « Take the money and run » est un avis de décès quasi certain en altitude. Quatre décès sur cinq d’himalayistes professionnels en action ont lieu à la descente. Une minorité par envie soudaine de fuir, trop vite, le risque dont la perception n’est plus estompée par l’ambition. Une majorité pour avoir neutralisé les signaux de danger envoyés par le corps qui vous informe que le billet pour le sommet devient un aller simple.
Et il me vient que, au fond, ceci n’est peut être pas très différent de ce qui a mis à mal notre système financier. Avec la différence qu’il n’y a pas de sauvetage en très haute altitude et que le seul actif en jeu est votre vie. Quel meilleur apprentissage de la lenteur nécessaire et du besoin de sûr jugement qui la fonde ?»
Philippe